Le sable et l’oubli
Il y a des gestes si simples qu’ils traversent toute une vie sans s’user
(Photo © Paul Tian)
Il y a des endroits qui vous désarment sans prévenir.
Pas la violence d’un coup, plutôt la douceur d’une reddition. Tu poses le pied sur cette plage au crépuscule, tu sens le sable encore tiède sous la semelle, tu vois cette lumière rose qui saigne dans les nuages au-dessus de la montagne, et quelque chose lâche en toi. Quelque chose que tu maintenais sous pression depuis des mois, depuis des années peut-être, sans même t’en rendre compte.
C’est ça, les tropiques. Ils ne te demandent pas la permission.
J’avais à peine seize ans, l’âge où les souvenirs ne savent pas encore qu’ils vont durer. C’était une île aussi, pas celle-ci, une autre, plus petite, plus rêche, avec des rochers noirs à la sortie du village que les locaux n’utilisaient plus et que les touristes n’avaient pas encore découverts. J’y allais seul l’après-midi, avec un livre que je faisais semblant de lire.
Elle est arrivée par derrière, pieds nus sur la lave, avec cette assurance tranquille des gens qui n’ont peur de rien ou qui ont décidé de ne plus l’être. Elle avait peut-être vingt ans, peut-être plus, à seize ans on ne sait pas vraiment évaluer ce genre de chose, on voit surtout une femme là où il y a encore une fille, on se raconte des histoires. Elle tenait une cigarette non allumée entre deux doigts et elle m’a regardé comme si elle me connaissait depuis toujours.
T’aurais du feu ?
Trois mots. J’en ai fait une vie entière de rêveries.
J’avais du feu, un briquet jetable, rouge, que je gardais dans ma poche pour des raisons que j’aurais été incapable d’expliquer puisque je ne fumais pas. Elle s’est penchée vers la flamme, ses cheveux ont failli me toucher le visage, et j’ai retenu ma respiration avec la concentration d’un plongeur en apnée. Elle a tiré une longue bouffée, elle a regardé la mer, elle a dit merci d’une voix qui n’attendait pas de réponse.
Puis elle s’est assise à deux mètres de moi sur le rocher, et nous avons regardé l’horizon ensemble sans échanger un mot de plus.
Le temps a fait ce qu’il fait sous les tropiques, il s’est dissous. À un moment, sans que je puisse dire comment nous en étions arrivés là, la distance entre nous n’était plus de deux mètres. Elle avait posé sa tête contre mon épaule avec la désinvolture naturelle de quelqu’un qui s’installe dans un fauteuil familier, et moi je n’avais pas bougé, je n’avais rien dit, de peur que le moindre geste ne rompe quelque chose d’infiniment fragile. Je sentais la chaleur de sa joue à travers le tissu de ma chemise. Je regardais droit devant, la mer, le ciel qui virait à l’orange, et je me répétais en silence, souviens-toi de ça, souviens-toi exactement de ça.
La cigarette s’est consumée jusqu’au bout entre ses doigts.
Ni l’un ni l’autre ne l’avons remarqué.
Quand la nuit a commencé à tomber pour de bon, elle s’est redressée lentement, comme à regret, ou peut-être que c’est moi qui ai voulu lire ça dans son geste, à seize ans on interprète tout ce qu’on espère. Elle a ramassé ses sandales, elle a dit bonne soirée avec un sourire que je n’ai jamais tout à fait réussi à oublier, et elle est repartie par où elle était venue, ses pieds nus sur la lave noire, sans se retourner.
Je suis resté sur le rocher encore longtemps après. Je n’ai jamais su son nom. Je ne l’ai jamais revue.
Mais j’ai gardé ce briquet rouge encore longtemps après, au fond de ma poche, comme un talisman dont je n’aurais su nommer le pouvoir exact. La chaleur d’une joue sur une épaule. Le poids léger de quelqu’un qui vous fait confiance sans raison. Ces choses-là ne s’expliquent pas. Elles s’emportent, c’est tout.
J’avais oublié cette sensation. Ou plutôt, je l’avais enfouie, soigneusement, méthodiquement, comme on range au fond d’un tiroir les choses qui font trop mal à regarder. La vie ordinaire y contribue volontiers : les réunions, les écrans, les nouvelles du soir, les petites paniques qui s’accumulent et finissent par ressembler à une existence. On appelle ça vivre. Je n’en suis plus si sûr.
Là, maintenant, une barque blanche dérive sur l’eau turquoise. Les algues brunes bordent le sable comme une frontière naturelle entre deux mondes, celui d’avant, celui d’ici. Les filaos penchent sous un vent tiède, insolents, indifférents à tout ce que je trimballais en arrivant.
Je me souviens, vaguement, comme d’une vie antérieure, que j’avais des choses urgentes à régler. Des messages en attente. Des décisions à prendre. Des inquiétudes que je croyais légitimes.
Elles me semblent, ce soir, d’une légèreté remarquable.
Le soleil finit de descendre derrière la montagne. Les nuages s’embrasent une dernière fois, orange et or, puis s’éteignent doucement. Et moi je reste là, les pieds dans le sable tiède, à penser à un briquet rouge, à des pieds nus sur de la lave noire, au poids d’une tête sur mon épaule d’adolescent, ce poids si léger qu’il m’a accompagné toute une vie.
T’aurais du feu ?
C’est tout ce que les tropiques font, en fin de compte. Ils remontent à la surface ce que tu croyais avoir coulé. Et tu te retrouves à seize ans sur un rocher, la mer devant toi, une inconnue contre ton épaule, et dans la poche un briquet que tu n’avais aucune raison de garder.



