La nuit de Draga
À Belgrade, avant que tout change, une jeune femme a cité Camus dans la rue pour arrêter un étranger. Ça a marché.
Il suffit parfois de presque rien. Un objet retrouvé au hasard d’un rangement, une odeur, une lumière particulière sur une table de cuisine. Alors un voyage oublié revient à pas lents, accompagné d’un visage, d’une phrase, d’un instant qui semblait perdu. C’est de cela que sont faites mes histoires.
La carte est réapparue dans une vieille enveloppe kraft, avec des tickets de bus et un plan froissé que je ne saurais plus lire. Hôtel Moskva, Belgrade. Le carton épais, légèrement jauni, le logo en relief, une adresse que je n’ai jamais utilisée. Je l’avais glissée là sans savoir pourquoi. On garde ces choses-là sans raison, et c’est la raison.
Je cherchais l’hôtel, justement. Elle m’a abordé la première, dans un carrefour que je ne retrouverais plus, avec un anglais approximatif et courageux qui allait chercher les mots là où ils se trouvaient. Elle avait peut-être vingt-cinq ans. Moi une trentaine. Elle a vu que j’étais français, à quoi, je ne sais plus.
Elle a cité Camus dans la rue, comme on pose une carte sur une table. Une phrase de L’Étranger, prononcée avec un accent qui la rendait presque neuve. Puis elle a dit : pourquoi veux-tu aller à l’hôtel, viens chez moi. Pas une question. Une évidence.
J’ai dit oui.
En passant devant une épicerie d’État, des néons, des rayons à moitié vides, une caissière qui ne nous a pas regardés, j’ai voulu faire des courses. Elle a dit : prends juste du vin. Le reste on fera avec ce que j’ai chez moi.
L’appartement était petit, vétuste, plein de livres. Des livres sur les étagères, des livres par terre, des revues en serbe et en français empilées contre un mur. Dans un coin, une vieille machine à écrire avec une feuille à moitié engagée. Je n’ai pas demandé ce qu’elle écrivait.
Elle s’appelait Draga.
Nous avons ouvert le vin. Il était mauvais, avec ce goût âpre des vins qui n’ont pas eu le temps d’être autre chose. Nous avons bu quand même, lentement, en parlant de la France qu’elle n’avait pas vue, de Camus qu’elle connaissait mieux que moi, de Belgrade qu’elle aimait d’une façon que je ne comprenais qu’à moitié. La nuit avançait sans se presser.
Et puis, d’un seul coup, elle a posé son verre et elle a dit, en français cette fois, un français de manuel, appliqué et légèrement de travers :
— On va se coucher. C’est le moment d’être en amour.
Ce fut une fin de nuit douce, sans lendemain pesant. Le matin, elle avait déjà du café sur le feu. Nous nous sommes dit au revoir dans l’entrée avec la simplicité des rencontres qui savent ce qu’elles sont.
La carte de l’hôtel Moskva.
Je me demande parfois si elle a fini par enseigner le français. Si ses étudiants savent qu’elle cite Camus dans la rue pour arrêter les étrangers. Probablement pas. Ce sont les choses qu’on ne raconte pas en classe.



